Le garçon à la nuque raide n'est plus assis, entre-temps il est arrivé à Milan. Depuis longtemps son cerveau est pris en tenaille entre l'oreille gauche qui ne s'érotise que sous les bruits aigus et l'oreille droite qui ne bande que pour les sons graves. Ça doit être pour ça qu'il imagine que chaque chose qui existe, qui fonctionne ou qui a choisi d'être statique comme un caillou, il imagine que tout ça, ça a une âme. Ses oreilles ont une âme, une pour chacune. Leurs âmes leur ont accordé le désir de jouer à désarçonner le cerveau. Il ne va pas gronder ses oreilles puisqu'elles ont une âme chacune. Il ne va quand même pas leur refuser le droit de déconner.
Directement c'est le cerveau qui subit la première conséquence. Le cerveau, qui a une âme, à lui aussi droit de déconner et d'emmerder la suite du corps. Alors c'est le bordel. Personne n'a rien choisi, personne n'est le chef, mais ça déconne sec. Il n'y a plus de stabilité, l'équilibre est fragile, ça tangue et ça vacille. Dans les couloirs du métro milanais quand il faut monter des escaliers, avec un sac sur le dos, les pattes, qui ont une âme, perdent la verticale, et l'horizontale aussi d'ailleurs. Il y a du brouillard dans la tête et le corps zigzague sur toute la largeur des escaliers sauf quand il peut s'accrocher à une main courante.