216.73.216.61--0.0.0.216GE - Une photo par jour

Max Jacot



Autres auteurs ce mois-là:

Août 2026

https://objets.netopera.ch/upj_maxjacot/upj_maxjacot7358_g2.jpg

05.08.2026 -

Dans la rue, tu passes devant une fenêtre ouverte au bas d'une maison, le son d'une radio traverse et renverse tout.

Informations.

Et tu entends que pendant ce temps, l'aveugle de Naples s'est fait écrabouiller par une voiture, que le doigt éclaté a dû être coupé parce qu'il s'était infecté, que le car dans la nuit s'est écrasé contre un mur et on n'a pas trouvé de survivants, et surtout on t'annonce que l'herbe verte de l'Agneau mystique à tourné au jaune, elle est même devenu complètement noire et elle pourrit lentement.

En fait tout le monde s'en fout, c'est juste le jambon-beurre du jour, plus rien ne nous dérange, nous sommes presque des dieux, plus aucun contact avec le réel...


Le garçon nu, lui, il rit, il sait bien que le médiatique ment toujours. Il laisse aller sa nuque , ses yeux regardent les choses, il écoute les bruits, il se souvient de l'aveugle à Naples qui traversait la rue sans regarder, et il sait qu'une voiture vient de freiner brutalement pour ne pas écraser l'aveugle sans canne blanche, le garçon nu se sent de plus en plus amoureux de son doigt éclaté, il se réjouit de sentir à nouveau cet épuisement proche de la mort, il peut encore entendre les hurlements des deux fillettes-pistolets dans le train, autour de leur maman splendide avec son bassin puissant comme une citerne de ravitaillement au bord de la voie de chemin de fer dans un western, et il sait qu'un jour il pourra se laisser tomber et se rouler enfin dans l'herbe verte de l'Agneau mystique à Gand. Alors il en aura fini avec son voyage burlesque sur terre, ça sera la dernière fois et la plus belle. La plus joyeuse...

Pourvu qu'ils ne l'expédient pas en paradis !

Putain de confort !

https://objets.netopera.ch/upj_maxjacot/upj_maxjacot7357_g2.jpg

04.08.2026 -

Il est occupé à se brosser les dents, il se trouve face au miroir, ce qui est rare... Il place le doigt bousillé devant son nez comme si ça faisait partie de son visage, et ce nez bousillé en train de guérir, ça lui donne envie de rire, et tous les souvenirs que ça lui ramène remplissent l'énergie son âme et son corps, et une fois que tu as l'énergie et la force, tu ne crains plus de te regarder dans le miroir et de rigoler un bon coup de toi-même ! Avant de repartir gaiement dans la bataille.... Et ça ne cesse pas au dedans de lui-même, ça le remplit d'étincelles de mémoire: le corps qui vacille, et le doigt charcuterie , et le voyage interminable où toutes les connexions ratent, où on est debout dans le couloir et où les bus deviennent fous à 10h du soir et se perdent dans les ruelles noires, tout cela c'est ça qui fait que ton âme existe, que ton corps n'est pas satisfait, que toute ta personne arrête de s'apitoyer sournoisement sur les horreurs du monde, alors que finalement tu te réjouis tout de même, un peu par derrière, de savoir qu'il ne te tombera jamais chaque jour des bombes sur ta jolie gueule à toi , et que jamais tu ne devras regarder comment on tire dans la tête de tes enfants ! C'est quand même rassurant non ?

Non, tu ne vas pas faire ça ! C'est un peu ton doigt qui te le rappelle, tu ne vas pas te réjouir secrètement de ce confort trop agréable...

Le confort efface ton âme. L'admiration de ton image dans le miroir efface ton âme. Chaque fois que tu regardes au loin ceux qui souffrent ou les peuples lointains, et chaque fois que tu les juges du haut de ta petite tour d'ivoire bon marché, parce que tout a été fait pour que tu tu puisses t'acheter bon marché une jolie petite tour d'ivoire en plastique ! Alors tu grimpes presque discrètement dans ta petite tour d'ivoire, qui par son exiguité ressemble au chiotte dans le flixbus, et du coup ton âme tombe dans tes chaussettes et chaque fois que tu marches tu l'écrases inlassablement jusqu'à ce qu'elle en meure et qu'elle ne dérange plus ton confort, à chaque fois tu perds un peu plus le contact au réel et il ne reste bientôt plus rien en toi. Sauf dans tes chaussettes ...

Anesthésie.

https://objets.netopera.ch/upj_maxjacot/upj_maxjacot7356_g2.jpg

03.08.2026 -

Oui, le garçon nu n'a plus la nuque raide, il ne regarde plus au ciel, il regarde vraiment avec affection son doigt un peu tordu un peu dévié avec la grosse cicatrice qui fait des bulles et des cloques, et il est ému. Non il ne regarde plus au ciel, il regarde son doigt écrasé, comme il regardait les pavés merveilleux à Naples, comme il regardait l'image perdue dans le sous-voie, comme il pleurait en regardant l'herbe si douce de l'Agneau mystique à Gand. Enfin le réel. Le contact. Le contact doux ou le contact dur, on s'en fout d'ailleurs. La souffrance n'est rien du tout. Ce qui est mortel c'est l'absence.

Peut-être faudrait-il , plutôt que de l'absence, parler de toutes ces choses qui nous paraissent si confortables dans les événements, de toutes ces habiletés un peu lâches de la vie sociale qui réussissent à effacer ce qui est désagréable.

Le doigt écrabouillé qui reprend vie lentement, ça donne au garçon nu la force et la joie d'exister, et même de participer, et il comprend que la chose qui s'écrabouille, que la chose qui ne marche pas comme ça devrait, ça te fait un cadeau extraordinaire ! Ce cadeau c'est que tu cesses de te croire un corps particulier, qui mériterait des égards, une 'personne' très réussie, comme une entreprise cotée en bourse, et que grâce à ce doigt flingué justement, tu ne vas pas continuer de vivre dans une petite tour d'ivoire bon marché en plastique qui te permettrait de regarder autour de toi et de juger les autres, non tu n'es qu'un corps parmi les autres, n'importe lequel sur la planète, tu n'es pas plus, tu essayes de te débrouiller, tu survis, si tu rigoles de temps à autre tant mieux, mais les doigts écrasés et les trains qui foirent, c'est ça qui te donne la force du réel, tu n'es ni un Dieu ni un roi ni à roitelet ni un arriviste arrivé, tu es juste toi-même. Sans grande importance, sauf pour quelques amis si tu as la chance d'en avoir.

https://objets.netopera.ch/upj_maxjacot/upj_maxjacot7355_g2.jpg

02.08.2026 -

Le garçon regarde son doigt éclaté plus ou moins raccommodé, il se prend d'affection pour ce doigt, comme il se prend d'affection pour le bus fou et pour les quelques passagers qui n'en peuvent plus de rire, et pour le corps qui a envie de tomber sans arrêt, mais il continue quand même ...

Putain de confort !

Les blancs et les riches veulent maîtriser. Ils ont pris l'habitude d'être les maîtres. Les maîtres des choses, les maîtres des corps, les maîtres de la parole, les maîtres de la guerre, les maîtres du monde. Si tu es le maître, tu maîtrises. Si tu es le maître ton doigt ne se laisse pas écraser par le guidon d'une trottinette. Si tu es le maître, les trains ne disparaissent pas et les bus ne deviennent pas fous. Tu maîtrises et tu contrôles. Tu t'es donc coupé du réel. Tu t'es retranché, tu t'es tranché des choses.

Nous sommes séparés.

https://objets.netopera.ch/upj_maxjacot/upj_maxjacot7354_g2.jpg

01.08.2026 -

Le garçon nu assis par terre dans la cacophonie du monde, il ne sait plus, serait-il peut-être animiste ? il ne sait pas il ne sait rien mais dans ces voyages il a croisé son âme c'est un bon signe. Sa nuque serait-elle à nouveau raidie ? Et ses yeux à nouveau tournés vers le plafond et vides ?

Retour. Tout est connu autour de lui, la cafetière italienne toujours à la même place est déjà sous sa main, bien-être, habitude, calme , confort...

Confort ?

Putain de confort !

Le garçon nu la cafetière à la main regarde son doigt éclaté. Il se souvient de l'épuisement sous le poids du sac, le vacillement, le train avec les corps debout, la femme noire au bassin comme une citerne de western, le tram qui renonce et qui s'arrête , le bus fou sur des routes inconnues et les transportés qui s'enfuient peu à peu et les derniers qui rient comme des fous, le dernier trajet à pied, à chaque pas tu penses que tu vas tomber par terre....

Le voyage et la blessure et la difficulté ! C'est étrange, il ne voudrait pas éliminer tout ça.




>> Envoyer un commentaire à la rédaction PhotOpera